Salazie - Eugène Dayot

Oh ! dis-moi donc, enfant de la race créole, 
D'où vient que pour nos bords, ton cœur est sans amour ? 
D'où vient que faible encor, ta première parole, 
Dans l'avenir douteux, semble arrêter le jour 
D'un départ sans retour ? 
Pourquoi, lorsque ta mère, offrant ton brun visage 
A la splendeur d'un ciel si poétique à voir, 

Insoucieux de lui, ton oeil ardent et noir, 
A l'horizon lointain, demande une autre plage, 
Ton rêve et ton espoir ? 
France ! France ! voilà ce que ton âme crie : 
Eh ! la France, dis-moi, vaut-elle ta patrie ? 
De ton brillant soleil le sien est-il rival ? 
Son ciel est-il plus pur, sa nature plus belle ? 
Lorsque l'hiver partout jette la faim cruelle, 
Dans tes fertiles champs, le joyeux cardinal, 
En vain, pour ses petits, va-t-il lasser son aile ? 
Non, non, jamais l'hiver, déroulant son linceul, 
N'affligea nos climats de famine et de deuil ; 
De nos bois de palmiers la robe est éternelle ; 
Le tarin chaque année y retrouve son nid, 
Et l'oranger, si cher aux amours de Parny, 
A tous nos beaux soleils offrent une fleur nouvelle. 
Mais, ingrat, le dédain te mord et brûle au front, 
Viens, suis-moi, fuis ces lieux où l'Océan tranquille, 
Caresse avec amour les grèves de notre île ; 
Vois-tu, bien loin, là-bas, ce gigantesque mont, 
Dont le front chauve et gris en trois cônes s'effile ? 
De son humide sein, immense réservoir, 
Trois rivières, trois sœurs s'échappent sans se voir, 
Et le chasseur hardi, seul, debout sur ces cimes, 
Voit serpenter leurs lits creusés dans les abîmes. 
Salazie à ses pieds, comme un riant Eden, 
Sommeille en attendant les beaux jours de juin. 
C'est là que ma muse fidèle, 
Fière de chanter en chemin, 
T'invite à voler avec elle. 
Sur le léger Maho consens à t'appuyer. 
Laissons de Saint-André la ville pluvieuse ; 
Quittons les vastes champs où la canne orgueilleuse, 
Sans pitié détrôna le vieux giroflier ; 
Regarde de ce pont la légère structure ; 
Il s'élance, hardi, d'un bord à l'autre bord ; 
Et le frisson au cœur, le passant y mesure 
L'espace qui, sous lui, semble un gouffre de mort. 
Là, comme un éternel musée 
Qui s'ouvre aux yeux du voyageur, 
La nature déroule, imposante et bronzée, 
De sa création la pompe et la grandeur ! 
Là, si ta veine émue est pleine encor de sève, 
Si ton regard de nain peut voir et mesurer, 
Si d'un sublime amour ton cœur peut s'enivrer, 
Contemple, admire et rêve... 

Mais d'un vol plus rapide, effleurons ces vallons, 
Où, par endroit dans la clairière, 
Une blanche fumée, ondulant en flocons, 
Trahit du Salazien la tente hospitalière. 
Saluons, en passant, ces superbes pitons 
Qu'une vapeur bleuâtre offre à sa transparence. 
La royale fougère y suspend ses festons, 
Et sur leurs flancs moussus le palmier balance. 
Contemplant ces torrents qui blanchissent leurs bords, 
Et ces ponts suspendus, et ces gorges profondes, 
Où l'on n'entend jamais que le long bruit des ondes 
Qui tombent en cascades et grondent en accords ! 
Ne te semble-t-il pas dans ce chœur d'harmonies, 
Ouir les grandes voix d'invisibles génies ? 
Mais poursuivons, sans bruit dans ces bois parfumés, 
Où le vert framboisier défend ses fruits aimés ; 
Où le Natte géant jette une ombre suprême, 
Où le Fanjan élance un coquet diadème ; 
Et tantôt dans la vallée, échappant à l'ombrage, 
Arrivons sans fatigue à ces frais ermitage 
Assis au bord de l'eau. 
Vois s'ouvrir après lui ce cirque granitique, 
Sublime enfantement d'un cataclysme antique, 
Où telle qu'une fleur dans un casque d'airain, 
Marzas sourit au pèlerin ; 
Laisse-la reposer dans l'ombre 
Des citronniers groupés sans nombre, 
Et contemple avec moi ce grand panorama, 
Tout hérissé de pics à la face angulaire. 
Oh ! quelle forte main, en ligne circulaire, 
Les fondit et les rassembla ! 
Parlez, répondez-moi, vieux colosses de pierre : 
Êtes-vous d'un volcan les travaux infinis, 
Ou les noirs ossements de ces géants punis 
Pour avoir, jusqu'aux cieux, porté leur tête altière ? 
D'un temple surhumain êtes-vous les débris, 
Ou d'un monde inconnu les ébauches sublimes ? 
De la destruction les terribles esprits, 
Vous ont-ils laissés là, comme les millésimes 
D'un passé merveilleux par le néant surpris ? 
Il semble au voyageur qui, muet, vous admire, 
Que debout sur vos fronts un Dieu passe et respire ! 
Oh ! que j'aime à vous voir lorsque Mars orageux 
Vous a longtemps cachés sous ses brumes compactes, 
Vous reparaissez tout frileux, 
Et blancs de mille cataractes ! 
Mais je vois Bé-Massoum, Anchaing et Cimandefs, 
Qui se dressent là-bas, semblables à trois chefs. 
Faisons encore trois pas ; ah ! voilà Salazie, 
La voilà sous nos yeux, fraîche de poésie ! 
Salut, Sainte oasis ! Toi, Piton, son époux, 
Qui la gardes de loin comme un vieillard jaloux, 
Salut à la blanche couronne, 
Dont la nue au front t'environne ! 
Salut au moins, en cheveux blancs 
Qui prie à genoux sur tes flancs ! 
Je te revois, source chérie, 
Comme on revoit une patrie ; 
Car, pour celui qui souffre et gémit ici-bas, 
La patrie est aux lieux où la douleur n'est pas ! 
Trois fois de ton versant j'ai vu le triple étage, 
Peupler ses toits joyeux de frères et d'amis ; 
Car, là comme tes jours, le cœur est sans nuage, 
Et l'égoïsme affreux ne fut jamais admis ! 
Sous ton beau ciel sans haine et sans envie, 
La joie au cœur on vit d'une autre vie ; 
Et bien souvent ton orgueilleux rempart 
Compta les pleurs répandus au départ ! 
Oh ! tu n'es plus ce bienfait inutile, 
Au fond des bois, si longtemps rejeté ! 
Chaque saison voit un peuple débile, 
Boire à tes eaux la force et la santé ; 
Oui, le bonheur te charme, ô ma jouvence ! 
Ton gai séjour s'éveille au bruit des jeux, 
Et ta fontaine, au cœur du malheureux 
Apporte au moins une douce espérance ! 
Ah ! puisses-tu comme un rayon de miel, 
Toujours t'offrir à ceux qui, sur la terre, 
Ne boivent plus qu'à la coupe de fiel ! 

Amour de la petite patrie Salazie. Oeuvres choisies.

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